Couverture de L’ange et le chevalier de Guy Wathieu.

L’ange et le chevalier

Publié · ISBN : 9798305961706

Présentation

Dix amis se retrouvent pour un week-end sur la côte bretonne. Louis, brillant avocat parisien, arrive tendu, pressé et solidement enfermé dans la maîtrise de lui-même. Entre les sentiers du littoral, les conversations, les silences et les imprévus, ce qu’il juge chez les autres commence à révéler ses propres angles morts. Porté par la présence discrète de Pierre et par les miroirs que lui tend le groupe, Louis s’approche peu à peu de ce qu’il évitait. Un roman initiatique sur l’amitié, l’effet miroir et la rencontre entre force et sensibilité.

Extrait

Face à lui, un large bureau contemporain en bois sombre, profond comme une eau noire, se tenait devant une cheminée de marbre gris veiné. Au-dessus, un miroir sans ornement reprenait la lumière venue de la fenêtre latérale et la renvoyait dans la pièce avec une discrétion presque clinique. Sur le plateau impeccable : quelques dossiers parfaitement alignés, un ordinateur portable fin, ouvert, son écran encore actif, un carnet noir entrouvert à la même page depuis le matin, un stylo posé parallèle à son bord, comme si même le hasard y avait reçu ses instructions. Aucun cadre. Aucune photo. Rien qui vienne troubler la netteté professionnelle de l’ensemble. Rien qui dise une autre fidélité. Rien qui rappelle qu’un homme pouvait vivre ici autrement qu’en fonction de ce qu’il accomplissait.

À droite, le coin salon destiné aux clients réunissait un divan bas, deux fauteuils contemporains et une table en verre fumé. Dessus, un plateau rond en bois vernis venu du Vietnam portait une carafe d’eau et quatre verres à fond lourd. Plus loin, une machine à café à grains diffusait une odeur corsée qui se mêlait à celle du bois ciré. Une étagère basse accueillait quelques ouvrages reliés en éditions limitées, une sculpture abstraite en métal noir sur socle de laiton, un bloc de verre dépoli, un vase cylindrique en porcelaine blanche mate. Rien n’était ostentatoire. Rien n’était pauvre non plus. On sentait partout le goût, l’argent, le tri, l’habitude de choisir le meilleur sans avoir besoin de le commenter.

Louis connaissait cette pièce par cœur. Il l’avait voulue ainsi. Il y travaillait bien. Il s’y sentait fort. Depuis quelques mois pourtant, quelque chose avait changé. Le bureau restait irréprochable, mais sa perfection ne le reposait plus. Elle l’encerclait. Certains soirs, il lui arrivait d’y percevoir non plus le signe de sa place, mais celui d’une forme devenue trop étroite pour ce qu’il n’osait même pas encore nommer. Pas une révolte. Pas un désir clair. Seulement une gêne. Une impression d’habiter une réussite au lieu d’une vie.

À seize heures, il avait ouvert un nouveau dossier avec l’intention de parcourir au moins les premières pièces avant le week-end. Un dossier dense, technique, traversé de clauses imprécises, de pièces manquantes, de formulations volontairement opaques. Exactement le genre de matière où il excellait. Il avait lu vite, annoté peu, levé un sourcil, repris depuis le début. La journée, dehors, s’était lentement tassée. Le gris s’était épaissi. Puis, presque sans transition, la pièce s’était assombrie. Un léger déclic s’était fait entendre : la domotique avait allumé les appliques murales et le lampadaire près du divan.

Cette bascule de lumière eut sur lui un effet démesuré. Il ne bougea pas tout de suite. Ses yeux restèrent sur la page, mais son attention venait de décrocher d’un cran. C’était toujours le même bureau, le même dossier, le même vendredi. Pourtant, quelque chose glissait. Le jour cédait. Le travail aussi. Et dans cet infime déplacement du visible, une fatigue plus trouble remontait en lui. Pas l’épuisement franc d’un homme qui n’en peut plus. Quelque chose de plus infiltré, de plus humiliant presque : l’impression de disposer encore de toutes ses capacités, tout en ne retrouvant plus, au moment d’en user, la même qualité intérieure qu’autrefois. Il pouvait encore faire. Il le faisait. Mais de plus en plus souvent sans y entrer entièrement.

Commander — 27,50 €

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